02 juin, 2010

Babon

J'avais l'âge encore tendre où l'on commence à parler, et comme tous les enfants qui s'essaient à la chose je malmenais les mots. Je l'appelais donc Babon car c'était le plus doux avatar de son nom que j'avais pu trouver. Dans Babon il y avait bonbon et je pense maintenant que cette succion régulière par laquelle elle replaçait discrètement son dentier n'était pas étrangère à ce petit nom que je lui donnais. Babon venait le jeudi après midi à la maison faire de la couture. Ce n'est pas que nous étions riches, mais nous étions nombreux et l'on entretenait les habits à défaut d'en acheter souvent. Babon s'installait près de la fenêtre entre la cheminée et la grande table de la salle à manger, la boite à ouvrage à portée de main. Elle reprisait les chaussettes à l'oeuf de bois, réajustait les accrocs, les petits accidents, retramait ou rapiéçait les usures et puis, chose importante, elle recousait les boutons, oh, pas forcément les originaux, mais des qui leur ressemblaient ; elle faisait les ourlets, retournait les cols, et recousait avec délicatesse les trous des fonds de poches, bref elle faisait des choses qu'on ne fait plus de nos jours, des choses qu'on n'imagine même pas... Mais surtout, en même temps, Babon faisait la conversation. Elle avait longtemps vécu en Afrique où son mari, mort depuis quelques années, avait été administrateur colonial. Sa maison tout près de chez nous, toute petite qu'elle fût, recelait de bien bizarres choses, des peaux de bêtes saugages, de curieux sièges, des objets inconnus, des statuettes, de l'ébène, de la corne, de l'ivoire... Elle nous racontait des histoires étonnantes, avec talent, avec humour aussi. Je l'écoutais, Babon, enjôlé par sa voix douce et joyeuse et surtout, j'étais fasciné par le petit, le minuscule cliquetis que faisait son aiguille en grattant ou en frappant légèrement le petit dé d'argent qui protégeait le majeur de sa main droite, délicate, blanche et légèrement tavelée...

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